Adaptation radicale et singulière du roman de Gary / Ajar où l’homme Gary raconte, se raconte, se multiplie, se partage, se brouille et nous brouille sans cesse pour dire l’histoire de la naissance de son pseudonyme Emile Ajar. Mise en scène entièrement vouée à la puissance et la démesure de ce texte, dans lequel l’auteur tire de sa propre supercherie littéraire un véritable feu d’artifice d’humour et d’ironie féroce, mêlant éléments autobiographiques et imagination débordante pour révéler toutes les brûlures du monde, les siennes comme les nôtres. L’acteur, collé sur son carré de chaise, dans la plus grande économie de gestes, nous confie chaque mot comme si sa vie en dépendait, créant peu à peu une véritable tension hypnotique. « Le murmure est peut-être ce qu’il y a de plus fort au monde. »


Il n’y a pas de commencement. J’ai été engendré, chacun son tour, et depuis, c’est l’appartenance. J’ai tout essayé pour me soustraire, mais personne n’y est arrivé, on est tous des additionnés. J’avais pourtant élaboré un système de défense très au point devenu connu dans le jeu de l’échec sous un nom, « la défense Ajar ». Ce fut d’abord l’hôpital de Cahors, ensuite plusieurs séjours à la clinique psychiatrique du docteur Christianssen, à Copenhague.

J’ai réussi à voler quelques fiches de mon dossier médical, pour voir s’il n’y avait rien à en tirer du point de vue littéraire, si je ne pouvais pas me récupérer. « La simulation, poussée à ce point, et assumée pendant des années avec tant de constance et de continuité, témoigne par son caractère obsessionnel de troubles authentiques de la personnalité. » D’accord, je veux bien, mais tout le monde simule à qui mieux mieux : je connais un Algérien qui fait le boueux depuis quarante ans, un poinçonneur qui exécute trois mille fois par jour le même geste et, si vous ne simulez pas, vous êtes déclaré asocial, inadapté ou perturbé. Je pourrais même aller plus loin et vous dire que c’est une vie simulée dans un monde complètement pseudo, mais ce serait vu comme un manque de maturité de ma part. (…) J’ai tout essayé pour me fuir. J’ai même commencé à apprendre le Swahili, parce que ça devait quant même être très loin de moi. J’ai étudié, je me suis donné beaucoup de mal, mais pour rien, car même en Swahili, je me comprenais, et c’était l’appartenance. J’ai alors tâté du Hongro-finnois, j’étais sûr de ne pas tomber sur un Hongro-Finnois à Cahors et de me retrouver ainsi nez à nez avec moi-même. Mais je ne me sentais pas en sécurité : l’idée qu’il y avait peut-être des engendrés qui parlaient le Hongro-Finnois, même dans le Lot, me donnait des inquiétudes. Comme on serait seuls à parler cette langue, on risquait, sous le coup de l’émotion, de tomber dans les bras l’un de l’autre et de se parler à cœur ouvert. On échangerait des flagrants délits et après, ce serait l’attaque du fourgon postal. Je dis « l’attaque du fourgon postal », parce que ça n’a aucun rapport avec le contexte et il y a là une chance à ne pas manquer. Je ne veux aucun rapport avec le contexte. Et cependant je continue à chercher quelqu’un qui ne me comprendrait pas et que je ne comprendrais pas, car j’ai un besoin effrayant de fraternité.


L’idée de monter Pseudo au théâtre est venue d’une proposition du comédien Yann Karaquillo qui nous a demandé si nous voulions bien le diriger sur ce texte que nous ne connaissions pas. Sa lecture nous a particulièrement enthousiasmés. Nous y avons retrouvé une démarche assez proche de celle qui fonde notre travail depuis la création de la compagnie, à savoir un enchevêtrement du comique et du tragique, une volonté de ne pas chercher à « expliquer », à figer, à isoler, mais plutôt de laisser ouvert, questionner, brouiller, surprendre, pour ne pas réduire et appauvrir, l’homme et le monde, l’autre et soi-même, soi-même et ses autres soi-même mais, bien au contraire, les donner à voir dans toute leur complexité, leur ambivalence, leur ambiguïté…

Notre intention est avant tout de faire entendre et « vivre » ce texte dans toute sa singularité, sa pertinence, sa complexité, son humour ravageur, son insoumission, sa « déclaration d’amour » pour l’imaginaire, son refus du « trop de réalité », et pour la jouissive beauté de son écriture…

Ainsi, plutôt que de donner à voir une « adaptation » qui s’essaierait à recréer scènes, dialogues et personnages du roman, nous nous attachons à restituer la forme narrative d’un « je » qui parle et qui « raconte ». 

Sur une chaise qui semble flotter dans le vide du plateau, et face au public, un homme à la gestuelle étrange et singulière. Légers balancements, mouvements de tête, un bras et une main qui semblent seuls en mesure d’exprimer ce que cache la quasi-immobilité du corps, comme une chorégraphie épurée. Cet homme nous parle. Ou plutôt murmure. De peur peut-être d’être trop entendu… d’être trop compris… épié par la réalité qui l’entoure… Ou bien est-ce la peur des mots eux-mêmes, du risque trop grand de leur incarnation… ? Et puis, comme l’écrit Gary, le murmure ne serait-il pas « ce qu’il y a de plus fort au monde » ?

Repris par un minuscule micro, ce murmure engage l’acteur et le public à une qualité extrême d’articulation, d’attention et d’écoute. Créant une atmosphère hypnotique où chaque mot, chaque phrase, semble nous être adressé dans toute sa singularité et importance comme dans la plus grande confidence possible.

De cette chaise, cet homme et son murmure ne sortiront plus comme « on ne sort pas de sa crasse biologique ». Tout entier tendu, malgré l’angoisse d’être, par cet increvable désir de dire et une absolue nécessité de fraternité, l’homme raconte, se raconte, se multiplie, se partage, se brouille sans cesse. De Tonton Macoute au docteur Christiansen, de Pinochet à Plioutch, des flics aux opprimés du monde entier en passant par les pythons, les chats, les souris, les téléphones et les ambulances, il donne voix au monde et à son monde.

À cinq reprises cependant, la lumière va crépiter et s’éteindre soudainement. Apparaît alors un autre espace dont la chaise est absente. L’homme, lui est toujours là. Mais portant masque de souris (à moins que ce soit un ours…) ou sac de jute, cherchant une tête à sa mesure… dans une poubelle, sur des épouvantails, au milieu de mannequins brûlés… pour finir assis et immobile comme statue d’une cité perdue aux traits grotesques et inquiétants du carnavalesque…

On n’est plus là. Ailleurs, mais où ? Espace mental ? Traversée onirique ? Percées d’angoisse ? À moins que tout cela n’ait aucun rapport avec le contexte… Car, comme l’écrit Gary, « il y a là une chance à ne pas manquer. Je ne veux aucun rapport avec le contexte ».

 


Prenez un monologue riche de toutes les interrogations humaines, deux metteurs en scène finement intuitifs, et un comédien au plus fort de sa sensibilité maîtrisant sans faillir une prodigieuse palette de nuances, alors naît « Pseudo », un travail intense, fouillé, inventif, tenu très haut de bout en bout. 
Marie-Noëlle Robert, Le Populaire, janvier 2013.

Un pari théâtral risqué remporté haut la main par les Indiscrets, avec des passages d’une extrême sobriété où l’excellent Yann Karaquillo fait valser la langue garyenne et des séquences oniriques pleines de symboles d’une beauté picturale. 
Drogan Pérovic, La Montagne, février 2014.

Heureux les spectateurs éblouis par la prestation de Yann Karaquillo mise en scène par Lucie Gougat et Jean-Louis Baille. Dans le miroir brisé de l’écrivain, multiples identités, multiples vies, autant de misère et d’éblouissement. Lucidité vomie, délires savourés, tétanie et rires… Il faut un certain temps pour reprendre son souffle avant de quitter cette valse immobile.
Annie Faure, Le Populaire, mars 2014

Le spectacle est absolument remarquable, une performance d’acteur d’abord pour Yann Karaquillo qui chuchote ce texte vertigineux. Mais on reste sans voix devant les lumières et les décors de Franck Roncière qui fait apparaître sur scène des personnages évoquant les tableaux surréalistes.
Jean-François Biardeaud, Radio Trouble Fête, janvier 2013


 

Pseudo, cie des Indiscrets - photo et graphisme © Ernesto Timor

Un spectacle de la Cie Les Indiscrets

D’après Pseudo de Romain Gary (Émile Ajar), © Éd. du Mercure de France, droits théâtre gérés par les Éd. Gallimard.
Mise en scène Lucie Gougat et Jean-Louis Baille
Lumières, décors et bande son Franck Roncière
Avec Yann Karaquillo

Durée : 1 h 35

 

production et soutiens

Pseudo fait partie du projet 1, 2, 3 qui comprend Pseudo, Plouf et Et Après. 

Coproduction : Théâtre de l’Union – Centre Dramatique National du Limousin, Théâtre des 7 collines – Scène Conventionnée de Tulle, Théâtre du Cloître – Scène Conventionnée de Bellac. Soutiens : Centres culturels – Ville de Limoges. Avec le concours de l’État (ministère de la culture et de la communication – direction des affaires culturelles du Limousin) et de la Ville de Limoges.

Compagnie conventionnée par le Conseil régional du Limousin.

 

calendrier

Création 2013

 
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Photos et affiche © Ernesto Timor