On dira qu’au départ c’est le carnet secret d’une petite fille qui a un drôle de rapport au monde comme c’est normal d’avoir un drôle de rapport au monde quand on est une petite fille.

On dira que c’est une petite fille qui a un drôle de papa et de tonton, comme c’est pas trop normal pour une petite fille, d’avoir un papa gangster et son associé comme tonton, et des drôles de voisins aussi, une sorte de sorcière et un unijambiste.

On dira que par contre c’est plus très drôle quand ils disparaissent, comme ça, le fameux papa et le tonton, du jour au lendemain sans prévenir. Et que la petite fille doit se lancer, pour les retrouver, à l’assaut du monde sans autre lasso que son carnet et puis son histoire à se raconter.

Éric Chevillard nous fait là un très beau cadeau. Il nous parle en enfance sans jamais y tomber. Sans jamais nous jouer le coup de l’imitation. Pas de pseudo-langage enfantin, au contraire, de la belle et grande littérature. Mais posée sur un regard et une langue en perpétuelles découvertes, comme si le monde s’ouvrait sous ses doigts avec la candeur et la cruauté du chasseur de trésors et de l’orpailleur de l’extra-ordinaire.

Et comme en plus du plus, on n’est pas dans un livre et que c’est Jean-Louis Baille qui est l’acteur de ce monologue, tout ça revient à se poser une sacrée question : comment ça fait et ça se fait de jouer avec les mots d’Éric Chevillard à être une petite fille quand on est un homme de 54 ans et qu’on est sur une scène de théâtre devant des gens…


C’est beau, moi je trouve ça beau, les choses qu’on voit, ce qu’il y a partout, c’est beau. Certaines de ces choses font plutôt rire, ça ne les empêche pas d’être belles aussi. Leur forme surtout, j’aime surtout la forme des choses, vous avez remarqué les formes qu’elle prennent ! Je ne pense pas seulement aux nuages. Vous avez déjà regardé une chaise ?

Mais les couleurs me plaisent aussi. Elles siéent aux choses de manière incroyable. Toujours la nuance qu’il fallait justement et parfois en plus la lumière vient se poser dessus. Je ne dis pas cela pour me vanter parce que je porte un nom de couleur. Ainsi parlerait l’orange mais je ne suis pas un fruit. Ni une fleur, quoique mon nom soit aussi un nom de fleur. Ni Violette ni Fuchsia, je m’appelle Rose. Mais Mâchefer par plaisanterie quelquefois, quand je l’escalade, m’appelle Ronce et c’est du coup le nom de ce buisson épineux et fleuri qui me va le mieux et que j’ai gardé, Ronce-Rose. 



Pourquoi, alors qu’on a quand même pris l’habitude d’écrire la plupart de nos spectacles, aller adapter au théâtre un roman, qui plus est, à la première personne, censé être le carnet secret d’une petite fille, avec un comédien homme de 54 ans ?

Justement. C’est parce qu’il y a une sorte d’évidence là-dedans. L’évidence de parler depuis un angle, qui ne serait pas un angle mort. Faut dire que Chevillard nous fait là un très beau cadeau. Il nous parle en enfance sans jamais y tomber. Sans jamais nous jouer le coup de l’imitation. Pas de pseudo-langage enfantin, au contraire, de la belle et grande littérature. Mais posée sur un regard et une langue en perpétuelles découvertes, comme si le monde s’ouvrait sous ses doigts avec la candeur et la cruauté du chasseur de trésors et de l’orpailleur de l’extra-ordinaire.

Alors bon, à partir du moment où Chevillard trouve le moyen de coller son indécrottable ironie et sa lucidité féroce aux pupilles de l’enfance et de l’innocence, on a du mal à ne pas vouloir lui emboîter le pas, surtout quand on se frotte comme nous au clown depuis des années. Et que de l’auteur Chevillard en Ronce-Rose, à l’acteur funambule en petite fille, il n’y a qu’un fil à couper le vide.

On est là, oui, comme sur un grand déséquilibre, c’est certain. Pour un homme de 54 ans… Ne pas jouer à… Ne pas faire comme… Ne pas tricher… Juste demeurer au plus près de soi-même, et au plus éloigné. Ronce-Rose nous tend la main pour cela. Petite fille sans âge défini, elle offre un espace, une distance possible à cette interprétation. Puisque sans réalité autre que celle de ses mots tracés sur son carnet, et de ce qu’ils font raconter et rêver de la vie : 

J’ai l’impression de vivre avant les « comme » mais de passer de l’autre côté quand j’écris dans mon carnet.

Comment ne pas avoir envie de dire de ça, faire vivre ça sur une scène de théâtre ? Cette intensification du monde dans ce que sont l’écriture, le geste artistique, au sens large : un acte de renaissance qui ne nie pour autant jamais la douleur du monde et sa cruauté et ne prétend nullement le guérir.

Pour sûr, on ne saurait trop, cette parole là, cette voix, préserver sur la scène, son mystère et son étrange apesanteur. Le carnet est secret…

les gens ne sont pas assez malhonnêtes pour lire ces pages
sans ma permission.

Et le jeu se doit pour nous d’épouser ce secret là.
A-t-on le droit de dire ? A-t-on le droit d’écouter ? A-t-on le droit d’être là ?

C’est cette impression, cette sensation – plus que cette idée – que nous avons souhaité mettre en avant. Mots secrets, mots précieux, comme trésors de cette enfance, qui nous invitent à regarder et entendre ce monde en d’autres yeux et d’autres oreilles. 

Cela impliquait pour nous le choix du simple, de l’épure et du dépouillement. Aller à la rencontre, juste ça, de ces mots de Ronce-Rose, sous la forme d’une autre rencontre possible, celle d’un acteur, d’un homme avec un autre lui-même que ces mots peuvent ouvrir à l’imaginaire du vivre.



Un spectacle délicat et délicieux

Portant à la scène Ronce-Rose, le roman d’Éric Chevillard, la compagnie des Indiscrets offre une vision fine et renouvelée du monde, à hauteur d’enfance… L’auteur était présent lors de la première au théâtre Expression 7 à Limoges. 

Seul en scène, l’acteur Jean-Louis Baille joue une fillette de huit ou dix ans. On y croit à cette performance. Une performance toute en délicatesse, qui donne à entendre la beauté et la finesse de Ronce-Rose. La compagnie des Indiscrets a adapté ce roman d’Éric Chevillard, dans une mise en scène de Lucie Gougat.

Pour diverses raisons, Ronce-Rose, la fillette, part à la découverte du vaste monde, seule. Jean-Louis Baille, devenu petite fille, nous embarque avec lui, avec elle. Dans son jeu, il a retrouvé quelque chose de l’innocence d’un enfant.

Sourire, rire, tendresse

Avec lui, elle, nous posons notre regard sur le monde, à hauteur d’enfance. Nous retrouvons la logique enfantine qui, souvent, n’a rien de logique. Nous retrouvons aussi les questionnements si intenses du jeune âge.

L’ensemble surprend, porte à sourire, rire, avec nostalgie et tendresse. Pour autant, ce spectacle, en accord avec le roman, n’est empreint d’aucun angélisme. Le monde est dur, impitoyable. Simplement, le seul en scène comme le roman le réinventent et, ce faisant, nous régénèrent. Le théâtre et l’écriture comme un refuge, une liberté ?

Par sa façon de dire le texte, le comédien exprime toute la saveur, la drôlerie, la fantaisie, la poésie, l’inventivité, propres à l’écriture d’Éric Chevillard. C’est bien l’avis de celui-ci, venu assisté à la première.

L’avis d’Éric Chevillard, présent lors de la première

« L’une des qualités du spectacle est le phrasé du comédien qui rend très audible le texte. Le roman contient beaucoup de détails, d’incises, digressions, parenthèses. Les effets en rendent compte de manière très réussie. La sobriété de la mise en scène, une forme de minimalisme, se mettent aussi totalement au service du texte. »

Pour Éric Chevillard, l’adaptation de son roman par Lucie Gougat et Jean-Louis Baille est astucieuse. En parlant d’astuces, on évoquera aussi, mais sans les dévoiler, les fines trouvailles scéniques qui permettent de croire à cette enfant-là.

« L’acteur, qui a 54 ans comme moi, est très crédible dans ce rôle. D’ailleurs, c’est bien ce que j’ai fait en écrivant ce livre. Je me suis mis dans la peau de Ronce-Rose », sourit l’écrivain.

Éric Chevillard ne connaissait pas la compagnie des Indiscrets quand elle a demandé les droits de roman. Il a accepté sans hésiter. Beau geste à saluer, belle confiance, bel engagement en faveur de la créativité.

Le Populaire du Centre, Muriel Mingau, 17 octobre 2019.


D’un ton souvent incongru, faussement désinvolte, le style de Chevillard se plaît à détourner les conventions linguistiques et à faire jaillir, de situations apparemment anodines ou anecdotiques, les événements les plus absurdes afin de mettre en question les fausses évidences sur lesquelles repose notre rapport au monde et aux choses. Depuis 1987, il a publié une quinzaine de romans aux Éditions de Minuit.

Éric Chevillard est né un 18 juin à la Roche-sur-Yon, anciennement Napoléon-Vendée, il ne s’endort pas pour autant sur ses lauriers puisqu’on le voit encore effectuer bravement ses premiers pas cours Cambronne, à Nantes. Il a deux ans lorsqu’il met un terme à sa carrière de héros national. Il brise alors son sabre sur son genou puis raconte à sa mère qu’il s’est écorché en tombant de cette balançoire et elle feint gentiment de le croire. Ensuite, il écrit. Purs morceaux de délire selon certains, ses livres sont pourtant l’œuvre d’un logicien fanatique. L’humour est la conséquence imprévue de ses rigoureux travaux. Il partage son temps entre la France (trente-neuf années) et le Mali (cinq semaines). Hier encore, un de ses biographes est mort d’ennui.

Éric Chevillard



 


 

Un spectacle de la Cie Les Indiscrets
D’après le roman Ronce-Rose d’Éric Chevillard (éd. de Minuit)
Adaptation : Lucie Gougat et Jean-Louis Baille
Jeu : Jean-Louis Baille
Mise en scène : Lucie Gougat
Lumières et décor : Franck Roncière
costume : François Siméon
Création sonore : Julien Michelet
Durée : 1 h 20

production et soutiens

Production Compagnie des Indiscrets. Avec le soutien de La Guérétoise de spectacle, Scène conventionnée de Guéret, de la Scène Nationale d’Aubusson, de la Mégisserie Scène Conventionnée de Saint-Junien, du Théâtre Expression 7 à Limoges, du Théâtre de la Grange à Brive, du Théâtre de l’Escabeau à Briare.

La Compagnie des Indiscrets est subventionnée par la Région Nouvelle Aquitaine et conventionnée par l’État, Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) Nouvelle Aquitaine.

 

calendrier de création

Création en octobre 2019.

 
Dossier professionnel (pdf)

 

Photos et affiche © Ernesto Timor
Vidéo © Morgane Defaix