Debout ou assis
Telle pourrait être en somme, ou en creux
La situation de cette fin de partie

Hamm, le maître des lieux, aveugle
Dans son fauteuil roulant
Ne pouvant se lever

Clov, son fils adoptif, l’esclave-valet du père tyran,
Dans la difficulté de son corps souffrant,
Ne pouvant s’asseoir

Et dans leurs poubelles, les parents de Hamm
Culs de jatte
Ni debout donc
Ni vraiment assis

Et voilà, le tour est joué, le bon tour, tour de couillon

Les voilà
Contraints de continuer leur partie
De jouer jusqu’au bout au jeu d’une fin qui n’en finit pas de finir
La leur (on s’en tiendra là)
Avec presque rien
Même si quand même…
Un fauteuil donc, des poubelles, un escabeau, une longue-vue, un chien en peluche, un réveil, un mouchoir, un biscuit…
C’est pas rien non plus pour jouer à ce jeu-là
Pour recommencer encore et encore
Épuiser ses variantes jusqu’au bout
Pour tourner en rond, sans se retourner
Ni évidemment se détourner…

Coincés qu’ils sont là dans leur « refuge »
Avec deux fenêtres comme seule ouverture
Comme seule vision sur le monde
Monde extérieur qui semble, lui, en avoir fini depuis un bout de temps

À moins que ce ne soit ni plus ni moins que deux fenêtres
Sur la scène du théâtre, le leur, le nôtre
Ne donnant sur nul autre vide que celui des coulisses
Celui avec lequel on fait semblant
Pour continuer la partie.
Pour continuer le jeu de la fin…


CLOV. — Je ne peux pas m’asseoir.

HAMM. — C’est juste. Et moi je ne peux pas me tenir debout.

CLOV. — C’est comme ça.

HAMM. — Chacun sa spécialité. (Un temps.) 

Pas de coups de téléphone ? (Un temps.) On ne rit pas ?

CLOV, ayant réfléchi. — Je n’y tiens pas.

HAMM, ayant réfléchi. — Moi non plus. (Un temps.) Clov.

CLOV. — Oui.

HAMM. — La nature nous a oubliés.

CLOV. — Il n’y a plus de nature.

HAMM. — Plus de nature ! Tu vas fort.

CLOV. — Dans les environs.

HAMM. — Mais nous respirons, nous changeons ! 

Nous perdons nos cheveux, nos dents ! Notre fraîcheur ! Nos idéaux !

CLOV. — Alors elle ne nous a pas oubliés.

HAMM. — Mais tu dis qu’il n’y en a plus.

CLOV, tristement. — Personne au monde n’a jamais pensé 

aussi tordu que nous.

HAMM. — On fait ce qu’on peut.

CLOV. — On a tort.




Si seulement on cessait de me faire dire plus que je ne veux dire.
Samuel Beckett

 

Les mots ne manquent pas pour étiqueter Beckett et son œuvre au grand rayon des gloses les plus diverses et négatives : auteur noir et pessimiste, écrivain de la misère humaine. Une œuvre marquée du sceau d’un existentialisme désespéré et obscur. Echo à peine voilé de l’après-guerre, celle des camps et de la Shoah. Métaphysique négative. Avant-gardisme glacial…

S’il n’est pas question ici d’en démontrer le bien ou le mal fondé, force est de constater que le seul nom de Beckett continue à provoquer chez certains un profond malentendu.

Et si son théâtre, au fil de ses mises en scène, semble échapper (un peu) à cette vision sinistre, ce n’est que pour replonger illico dans notre éternelle manie de l’interprétation. Car il faut bien que tout ça signifie quelque chose ! Même si ce ne n’est que l’absence de signification…

Et le théâtre de Beckett devient donc le Théâtre de l’Absurde. L’humour, le rire du désespoir. Godot, le dieu absent. Et la scène de théâtre, la grande scène du monde où s’agitent frénétiques et fantomatiques, les restes d’une humanité à la dérive. Évidemment puisqu’il faudrait que le théâtre ne soit que le miroir ou l’écho d’un ailleurs qui serait le réel.

Eh bien non, justement, c’est là ce que nous appelons malentendu. Et nous tiendrons le pari (nous ne sommes pas les seuls heureusement…) de prendre le théâtre de Beckett au pied de la lettre, sans prétendre y ajouter quoi que ce soit, tel qu’il est, nous est donné à lire et à voir. Et d’affirmer avec Michel Corvin :

Avec Beckett nous sommes au théâtre et nous ne sommes qu’au théâtre. 

Cela peut sembler évident, et pourtant, comme il l’ajoute :

Le plus difficile aujourd’hui, après cent ans de symbolisme et d’interprétations généralisantes du spectacle, est de voir ce que l’on voit et de s’y tenir.

N’être « qu’au théâtre » avec Beckett, n’a rien à voir avec une quelconque tentation de fermeture ni encore moins d’un « entre-soi ». C’est – et c’est beaucoup – affirmer la primauté du jeu, et de la dimension artistique de l’œuvre.

Qu’entendons-nous par là ?

Par « jeu » tout d’abord. On joue beaucoup dans les pièces de Beckett. On peut jouer à la vie comme dans En attendant Godot. On peut aussi jouer à la « fin » et à la mort comme dans Fin de partie. Qui joue ? Ces personnages/acteurs auxquels Beckett dénie toute forme de sentimentalisme et d’intériorité psychologique. Réduits à leur seule présence scénique. Celle d’être là, coincés sur un plateau de théâtre, contraints de jouer à jouer sous le regard acéré et impitoyable de l’auteur qui ne s’en laisse pas compter et se garde bien de se laisser apitoyer et émouvoir de son propre jeu. Il n’y a aucune complaisance chez Beckett. Aucune affectation du désespoir et du tragique. Et c’est bien cela qui est cruel. Et cela aussi qui du même coup tient le désespoir à distance et provoque cet irrésistible humour.

D’où la nécessité d’accepter de se placer face à une pièce de Beckett, non pas face à ce qui serait reflet ou miroir de notre monde, tentative de traduction d’une réalité humaine et sociale, prise de position existentielle ou politique. Mais bien plutôt dans un face à face avec une œuvre d’art. Une œuvre singulière née de la puissance créatrice et de l’imaginaire d’un auteur.

Œuvre d’une extraordinaire précision – « il n’y a aucun hasard dans Fin de Partie » disait Beckett – qui se déploie comme toile de peintre ou composition musicale, tableau sonore, musique visuelle. Pur dispositif, dirait-on aujourd’hui, machine à jouer, à faire exister les mots, images, silences, mouvements, apparitions/disparitions des corps et des objets dans le présent de la représentation. 

Et c’est en cela (pas seulement…) que Beckett est tout sauf un auteur « négatif ». Car même lorsque dans son œuvre la situation semble désespérée, même quand ne reste plus que l’infime, le presque rien, que ses personnages sont rendus au plus grand dénuement, à leur plus « simple » expression comme dans Fin de partie, ce presque rien n’est pas rien. Il est toujours la vie qui continue. L’entêtement à ne pas disparaître. À ne pas abandonner. 

— Il pleure. 

— Donc il vit. 

Attendre et résister, voilà de quoi il s’agit. Il s’agit donc d’espoir. Et cet espoir-là, cet entêtement, cet acharnement à continuer malgré tout, Beckett nous les offre sur un plateau. Il nous les offre par sa capacité, son « increvable désir » comme l’écrit Alain Badiou, son absolue nécessité, à poursuivre, avec mots et images, dans la sincérité la plus grande, et l’humour le plus impitoyable, cette tâche immuable de l’homme depuis Lascaux : le geste de l’artiste. Et ce que nous offre Beckett sur ce plateau est, avant et au-delà de toute signification, d’une absolue beauté.

Il y a vingt ans, nous montions En attendant Godot et pour la première fois un auteur, après quatre créations originales dont deux sans texte. Autant dire qu’on s’attaquait à un très gros morceau sans savoir alors que ce gros morceau-là allait avoir une telle influence sur le travail futur de la compagnie. Et on peut dire que depuis, Beckett ne nous aura jamais quittés. Autant par la place de plus en plus importante qu’a prise le texte dans nos créations que par la manière de l’aborder. Avant Godot on ne savait pas vraiment que le texte c’était de la musique. Depuis on s’efforce de la jouer la musique. Et de laisser le sens, quand il y en a, vibrer entre les notes des mots, des gestes et des silences.

Le rire aussi ça fait de la musique. Il y en a beaucoup du rire chez Beckett malgré les apparences. « Un rire qui rit du rire ». Un rire réglé justement comme du papier à musique. Comme tout le reste d’ailleurs chez Beckett, pas seulement le rire. C’est ça qui agace beaucoup de metteurs en scène. On ne leur laisse pas assez de place, pas assez de liberté… Nous ça nous suffit cette place-là. Celle du metteur en notes et en images. Parce que le rire dans Fin de partie, comme tout le reste, pas seulement le rire, si on le fait pas sonner dans sa juste mesure entre silences et contre temps,  il fait pas rire du tout, il fait pas grincer des dents, il fait pas beauté, il vient pas nous heurter les méninges. Il sonne creux, il tombe à plat, il fait flop.

Il faut dire que cet amour de la musique, de la précision et du détail, il nous vient de loin. C’est juste que Beckett nous a appris à le mettre dans le texte. Il nous vient de notre formation chez Lecoq. Il nous vient de notre pratique du burlesque et du clown. Non pas que Fin de partie soit du clown ni du burlesque, encore moins que Godot, mais quand même… 

Pour nous, il y a chez Beckett une manière d’appréhender le personnage et le jeu de l’acteur qui interdit toute psychologie et tout réalisme. Ses personnages étant à la fois dans la plus grande présence possible et comme absents à eux-mêmes, purs réceptacles, corps offerts aux mots et à la musique de l’auteur. Ils sont là. Dans ce présent-là. Cet espace-là. Qui plus encore que dans Godot nous ramène à la durée de la représentation (il y avait deux actes, deux journées dans Godot). Condensation maximale du temps sans ellipse. 

Nous voudrions que tout se passe comme dans un tableau en mouvement et en trois dimensions dont Beckett aurait dessiné les moindres détails. Installation, plutôt que décor, d’un artiste plasticien tout autant soucieux du concret de par la volonté de mettre en évidence les rares objets qu’il offre à une utilisation économe et répétitive de ses protagonistes, que de l’abstraction, par un refus de toute logique et cohérence. Dans ce tableau-là, cette installation, comment pourraient se mouvoir des personnages réalistes ? Il s’agira bien plutôt de poursuivre un travail entamé depuis des années avec nos acteurs sur cette présence/absence, cet être-là dénué de toute psychologie.

Alors, oui. On veut monter Fin de partie. Si, si, on en est sûrs. Pas seulement parce que pour nous ce serait revenir à la source vingt ans après Godot, depuis le chemin qui nous a vu grandir —on n’est plus les mêmes vingt ans après ! Non. Si on veut monter Fin de partie, c’est aussi et surtout parce que c’est pour nous une immense pièce de théâtre d’un immense auteur. On ne va pas vous faire le coup de l’actualisation, de l’écho d’une humanité en perdition, de l’impossibilité communicationnelle, ou de notre planète qui se meurt. Comment cette pièce peut résonner aujourd’hui ? Peut-être comme ça. Peut-être pas. Allez savoir…

Nous, on va se contenter de se mettre en service. Au service d’une œuvre qui n’a rien fait de moins  que révolutionner le théâtre contemporain. 

Les écrivains qui comptent sont des vengeurs. Flaubert venge la délicatesse flétrie par la bêtise. Rimbaud venge l’adolescence humiliée par son impuissance. Proust venge la créature éphémère. Ponge venge les choses scandaleusement négligées. J’arrête là cette énumération facile : épreuves-exorcismes, tout écrivain qui compte est un vengeur.  Beckett est un vengeur. Beckett venge l’homme. Pas question ici de règlement de compte ni de revanche sur la vie ou je ne sais quelles grimaces de la face tuméfiée dans le dos de la brute qui s’éloigne. Pas de vengeance basse ou mesquine, une réaction héroïque, au contraire, voilà ce dont il s’agit. Une réaction déconcertante. Une contre-attaque toute en finesse qui passe par une certaine résignation à l’irrémédiable, mais réfute les postures de consentement ou de soumission. Beckett contre-attaque. Son rire est un outrage, un sacrilège. Quand j’ai lu Beckett pour la première fois, je venais de comprendre certaines choses simples, ce qui m’attendait quoi que je fasse, cela me paraissait inacceptable, déjà je tendais la main vers les masques du révolté, du geignard, du désespéré. Toutes les morales me choquaient, toutes les philosophies sérieuses me répugnaient. Le rire de Beckett était alors la seule chose que je pouvais entendre. Le rire de Beckett était la solution. Il exprimait l’horreur de la situation mieux que la complainte complaisante ou le gémissement qui est déjà un commentaire, et il en triomphait dans le même temps, l’humour étant la forme la plus méconnue de la compassion et de la générosité. Ceci n’est donc pas un paradoxe : l’écrivain qui a le mieux décrit la condition humaine, sans se leurrer d’aucune illusion, sans ménagement ni aucune de ces mièvres bontés qui tournent le cœur, s’exposant jour après jour à l’effroi des vérités innommées jusqu’à trouver les mots qui enfin les nomment, est aussi le plus drôle et le plus fraternel.

Éric Chevillard



 

Un spectacle de la Cie Les Indiscrets

Texte de Samuel Beckett (éd. de Minuit)
Mise en scène : Lucie Gougat
Lumières : Franck Roncière
Avec
Jean-Louis Baille : Hamm
Dario Costa : Clov
Reste de la distribution en cours

production et soutiens

Production en cours.
Coproduction : Compagnie des Indiscrets ; Théâtre de L’Union, Centre Dramatique National du Limousin ; La Guérétoise de Spectacle, scène conventionnée de Guéret.
La Compagnie des Indiscrets est subventionnée par la Région Nouvelle Aquitaine et conventionnée par l’État, Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) Nouvelle Aquitaine.

 

calendrier de création

Création automne 2021

 
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