C’est pas parce qu’il y a un titre que ça change quelque chose est une plongée en apnée dans les abîmes de la création, l’influence du malaise généralisé de nos sociétés et sa contamination dans l’espace de l’intime.
À la fois un hymne au théâtre, une joyeuse mise en jeu de ses codes et une ouverture vers l’imaginaire…

Deux auteurs, metteurs en scène et directeurs d’une compagnie de théâtre, se retrouvent pris au piège d’une situation dont ils sont en partie responsables : ils doivent fournir pour le lendemain un projet de spectacle, alors qu’ils sont en pleine crise d’inspiration. 

Questionnements et tiraillements, radiographie du désir, dialogue au bord du vide… Le public est invité à suivre, pas à pas, la tentative désespérée de ces deux auteurs à la recherche d’une idée qui paraît introuvable. 

Jusqu’au moment où l’inefficacité flagrante de leur démarche les pousse à se plonger dans une rêverie consciente pour imaginer et laisser venir dans leur esprit des images, scènes, bouts de spectacles possibles. En choisissant de mettre en scène, en direct, ces visions, nous faisons basculer le spectacle dans un ailleurs, créant des échappées vers d’autres espaces, faits d’apparitions et disparitions, fragments, fulgurances et inattendus. Des échappées dans lesquelles il pourrait tout aussi bien y avoir du drame, de l’humour, de la vidéo, des masques, des clowns, un ange, Dieu, des extraterrestres… et d’ailleurs, tout ça est dans le spectacle !


Concrètement, c’est quoi la situation ?

Concrètement, c’est deux auteurs metteurs en scène, acteurs et directeurs d’une compagnie, qui se retrouvent pris à leur propre piège parce qu’ils doivent fournir très rapidement un projet et tout ce qui va avec, alors qu’ils sont en pleine crise d’inspiration.

Comment ça ?

Ils ont été contactés par le directeur d’un théâtre très important qui leur propose de les soutenir pour leur futur projet, dans le cadre d’un festival qui doit avoir lieu dans deux ans. Alors, même s’ils n’ont pour l’instant aucune idée de projet, ils se disent que deux ans ça leur laisse largement le temps de trouver. Et ils envoient au directeur une sorte de note d’intention bidon, vide de toute idée concrète mais sacrément bien tournée.

Et le directeur accepte…

Oui, il accepte. Tout ça on ne le voit pas sur scène. C’est hors cadre. Mais les spectateurs le comprennent très vite lorsqu’au début du spectacle les auteurs débouchent le champagne avec les comédiens pour fêter la décision du directeur et qu’ils expliquent et avouent à leur équipe les détails de la situation.

Mais en quoi c’est un piège, puisque justement c’est pour dans deux ans ?

Eh bien, c’est qu’avant même d’avoir eu le temps de boire le champagne, ils reçoivent un coup de téléphone du directeur qui leur annonce qu’en fait le festival ça va pas être possible mais qu’il a autre chose à leur proposer. La future création d’un metteur en scène très connu est annulée pour raisons de santé, et il leur propose de la remplacer par leur création à eux. Deux mois d’exploi­tation, la presse nationale, Arte… Le hic c’est que la première est prévue dans quatre mois. Mais bon, une proposition comme celle-là, ça ne se refuse pas…

Et là ça change tout…

Oui, d’autant qu’ils reçoivent dans la foulée un deuxième coup de fil du théâtre où on leur demande de fournir pour le lendemain toutes les informations nécessaires à la communication : titre, résumé…

Donc, en gros il leur faut trouver une idée pour demain…

C’est ça. C’est complètement ça. Et ça fait qu’ils demandent à leur équipe d’aller continuer à picoler ailleurs et qu’ils se retrouvent là, tous les deux, devant le public, sans une minute à perdre, à devoir se retrousser les manches de l’imaginaire.


On est donc dans une mise en abyme de la page blanche ?

Non. Pas vraiment. La page blanche c’est le blocage absolu. C’est l’impasse. Si mise en abyme il y a, c’est plutôt celle de la création. Ces deux auteurs sont en crise. Mais il y a une dynamique dans la crise et une lutte pour s’en sortir. L’important c’est donc plutôt ce que ça met en jeu. Et ce que ça met en jeu c’est le désir. Et c’est l’inconnu.

Et en plus ils sont deux…

Oui. C’est aussi ce qui fait la singularité de cette situation. Ce n’est pas juste un auteur face à sa création mais un duo. On va donc pouvoir suivre en direct tout un cheminement de pensée et de questionnement. Mais ce cheminement est rendu concret par la possibilité du dialogue. Et puis bien sûr cette pensée est multiple et parfois contradictoire.

Et ils ont une méthode pour trouver leur idée ?

Disons qu’ils essaient de se raccrocher aux branches mais elles cassent les unes après les autres. Il y a donc quelque chose d’assez burlesque dans ce duo. Et aussi quelque chose d’assez beckettien, deux personnages qui attendent une idée mais l’idée n’arrive pas…

Et ils vont attendre comme ça jusqu’à la fin ?

Non, parce qu’à un moment, ils décident de changer radicalement de méthode. Ils se mettent donc chacun dans un coin, face à eux-mêmes, en silence, pour tenter de réveiller leur imaginaire sous la forme de visions et de rêveries conscientes. 

Dans leur tête ?

Oui, c’est dans leur tête. Mais on le met en scène avec les comédiens qu’on a vus au début du spectacle. On passe donc tout d’un coup à un autre espace, un espace imaginaire qui se met à naître sous nos yeux. Des bouts, des tentatives, des variations. Apparitions, disparitions… Comment trouver une forme à ce qui peut se passer dans nos têtes quand on laisse l’esprit s’échapper, imaginer librement, quand on passe comme ça du coq à l’âne, d’un univers à un autre et d’un style théâtral à un autre ? C’est donc aussi une sorte de voyage singulier dans le théâtre ou plutôt leur théâtre.

Et donc on part ailleurs… 

On part ailleurs mais pas complètement. C’est plutôt des échappées. On n’oublie pas notre situation. Il y a plusieurs séquences de visions entrecoupées de retours au réel où les auteurs échangent et font le point sur ce qu’ils viennent d’imaginer.

Mais ce qui est bien avec ce principe de visions c’est qu’on est entièrement libre. Il peut tout y avoir. Il pourrait y avoir du drame, de l’humour, de la vidéo, des masques, des clowns… un ange, Dieu, des extraterrestres pourquoi pas… et d’ailleurs tout ça est dans le spectacle !

Donc ça part dans tous les sens ?

Oui et non. Parce qu’il ne faut pas oublier le vide dans lequel sont nos auteurs depuis le début et la crise d’inspiration qui les habite. 

Ce qui nous intéresse, c’est plutôt de voir comment l’imaginaire peut se déployer depuis ce vide et ce manque d’idées. Comment il peut travailler et transformer ce vide de l’intérieur pour lui donner différentes formes. 

Mais ils finissent quand même par trouver quelque chose ?

C’est leurs acteurs qui trouvent ! En fait, ils appellent les auteurs au téléphone pour leur dire qu’en réfléchissant autour d’un verre, ils ont trouvé une idée. Et bien que les auteurs trouvent que c’est une très mauvaise idée, ils ne peuvent pas s’empêcher de l’imaginer dans une vision. Et de cette vision ils vont rebondir sur une idée nouvelle qui va peut être les amener vers une sortie possible. 

Et ces deux auteurs, c’est vous ?

Disons que depuis le début de la compagnie on ressent la nécessité de partir de nous. Mais ça ne veut pas dire rester coller à soi. Partir de nous, c’est surtout partir d’une parole vraie. D’une vérité intime. Et d’un certain rapport au monde.

Alors, oui, c’est vrai qu’à un moment on s’est un peu retrouvés comme nos deux auteurs, même si on n’avait pas à trouver une idée de spectacle pour le lendemain. Et oui, c’est quand même un peu nous en train d’écrire ce spectacle…

Donc tout ça, même si vous dites que ce n’est pas une mise en abyme de la page blanche, disons que comme avec Et Après, c’est quand même une forme de théâtre dans le théâtre et de création dans la création.

Mettre en abyme le théâtre, c’est avant tout mettre en jeu ses codes, les interroger, les donner à voir, les faire vivre. Il y a donc quelque chose de très joueur et très joyeux, à l’opposé de l’entre-soi et du nombrilisme

Et puis, mettre en abyme le théâtre et la création, c’est aussi mettre en abyme le rapport au monde et à la vie. Le théâtre et la création ça fait partie de la vie. Il n’y a pas séparation. Les questions que ça pose sont des questions universelles qui doivent parler à n’importe qui : qu’est-ce qu’on veut et qu’est-ce qu’on peut faire avec, dans et de ce monde-là.

Ces deux auteurs qui se retrouvent contraints de s’adapter à la demande et de produire le plus rapidement et efficacement possible, ça pose quand même sacrément la question des compromis et la difficulté d’être à la fois contre et dans le système.


De la peur du vide intellectuel on arrive à un savant mixage de mots très actuels avec de vieilles formules pour nous « faire croire » (nous ne sommes pas dans la réalité) que tous les sujets peuvent encore être abordés, accompagnés par les artistes. Et de plus, du son au « non-décor », de la lumière aux mots, de l’élégance du déplacement individuel ou collectif, on est sans cesse dans ce professionnalisme qui sied à toute belle rencontre. Un très beau moment où chacun a pu puiser dans la poche collective ou personnelle, pour aller, avec les mots, faire le tour d’un monde dans lequel on vit actuellement.
André Clave, L’écho de la Haute-Vienne


 

C'est pas..., Cie des Indiscrets - photo et graphisme © Ernesto Timor

Un spectacle de la Cie Les Indiscrets

Mise en scène : Lucie Gougat
Lumières et décors : Franck Roncière
Costumes : Salomé Gaboriau
Accessoires : Nelly Cazal
Vidéo : Paul Eguisier
Bande son et musique : Julien Michelet

Avec Jean-Louis Baille, Rebecca Bonnet, Dario Costa, Julien Defaye, Paul Eguisier, Léa Miguel
et les voix de Philippe Labonne et Alexandra Courquet

Durée : 1 h 30

 

production et soutiens

Production : Compagnie des Indiscrets. Coproduction : OARA ; Théâtre de l’Union, Centre Dramatique National du Limousin ; L’Empreinte, Scène Nationale Brive-Tulle ; La Mégisserie, scène conventionnée de Saint-Junien ; L’Odyssée, scène conventionnée de Périgueux. Soutiens : Scène Nationale d’Aubusson ; Théâtre du Cloître, scène conventionnée de Bellac ; Dôme Théâtre de Saumur ; La Factorie à Val-de-Reuil ; Maison Maria Casarès. La Compagnie des Indiscrets est subventionnée par la Région Nouvelle Aquitaine et conventionnée par l’État, Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) Nouvelle Aquitaine.

 

calendrier

Création 2018

 
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Photos de plateau © Ernesto Timor
Affiche : photo Franck Roncière et graphisme Ernesto Timor